Le Rouge et le noir Stendhal 25

Le Rouge et le noir Stendhal 25

 

È

Et lorsque Mathilde sortit enfin avec l’avocat, il se sentait beaucoup
plus d’amitie pour l’avocat que pour elle.

CHAPITRE XLIII

Une heure apres, comme il dormait profondement, il fut eveille par des
larmes qu’il sentait couler sur sa main. Ah! c’est encore Mathilde,
pensa-t-il a demi eveille. Elle vient, fidele a la theorie, attaquer ma
resolution par les sentiments tendres. Ennuye de la perspective de cette
nouvelle scene dans le genre pathetique, il n’ouvrit pas les yeux. Les
vers de Belphegor fuyant sa femme lui revinrent a la pensee.

Il entendit un soupir singulier; il ouvrit les yeux, c’etait Mme de
Renal.

–Ah! je te revois avant que de mourir, est-ce une illusion?
s’ecria-t-il en se jetant a ses pieds.

Mais pardon, madame, je ne suis qu’un assassin a vos yeux, dit-il a
l’instant, en revenant a lui.

–Monsieur… je viens vous conjurer d’appeler, je sais que vous ne le
voulez pas… Ses sanglots l’etouffaient; elle ne pouvait parler.

–Daignez me pardonner.

–Si tu veux que je te pardonne, lui dit-elle en se levant et se jetant
dans ses bras, appelle tout de suite de ta sentence de mort.

Julien la couvrait de baisers.

–Viendras-tu me voir tous les jours pendant ces deux mois?

–Je te le jure. Tous les jours, a moins que mon mari ne me le defende.

–Je signe! s’ecria Julien. Quoi! tu me pardonnes! est-il possible!

Il la serrait dans ses bras; il etait fou. Elle jeta un petit cri.

–Ce n’est rien, lui dit-elle tu m’as fait mal.

–A ton epaule, s’ecria Julien fondant en larmes. Il s’eloigna un peu,
et couvrit sa main de baisers de flamme. Qui me l’eut dit, la derniere
fois que je te vis, dans ta chambre a Verrieres?…

–Qui m’eut dit alors que j’ecrirais a M. de La Mole cette lettre
infame?…

–Sache que je t’ai toujours aimee, que je n’ai aime que toi.

–Est-il bien possible! s’ecria Mme de Renal, ravie a son tour.

Elle s’appuya sur Julien, qui etait a ses genoux, et longtemps ils
pleurerent en silence.

A aucune epoque de sa vie, Julien n’avait trouve un moment pareil.

Bien longtemps apres, quand on put parler:

–Et cette jeune Mme Michelet, dit Mme de Renal ou plutot cette Mlle de
La Mole, car je commence en verite a croire cet etrange roman.

–Il n’est vrai qu’en apparence, repondit Julien. C’est ma femme, mais
ce n’est pas ma maitresse…

En s’interrompant cent fois l’un l’autre, ils parvinrent a grand’peine a
se raconter ce qu’ils ignoraient. La lettre ecrite a M. de La Mole avait
ete faite par le jeune pretre qui dirigeait la conscience de Mme de
Renal, et ensuite copiee par elle.

–Quelle horreur m’a fait commettre la religion! lui disait-elle; et
encore j’ai adouci les passages les plus affreux de cette lettre…

Les transports et le bonheur de Julien lui prouvaient combien il lui
pardonnait. Jamais il n’avait ete aussi fou d’amour.

–Je me crois pourtant pieuse, lui disait Mme de Renal dans la suite de
la conversation. Je crois sincerement en Dieu, je crois egalement, et
meme cela m’est prouve, que le crime que je commets est affreux, et des
que je te vois, meme apres que tu m’as tire deux coups de pistolet…

Et ici, malgre elle, Julien la couvrit de baisers.

–Laisse-moi, continua-t-elle, je veux raisonner avec toi, de peur de
l’oublier… Des que je te vois, tous les devoirs disparaissent, je ne
suis plus qu’amour pour toi, ou plutot, le mot amour est trop faible. Je
sens pour toi ce que je devrais sentir uniquement pour Dieu: un melange
de respect, d’amour, d’obeissance… En verite, je ne sais pas ce que tu
m’inspires. Tu me dirais de donner un coup de couteau au geolier, que le
crime serait commis avant que j’y eusse songe. Explique-moi cela bien
nettement avant que je te quitte je veux voir clair dans mon coeur; car
dans deux mois nous nous quittons… A propos, nous quitterons-nous? lui
dit-elle en souriant.

–Je retire ma parole, s’ecria Julien en se levant; je n’appelle pas de
la sentence de mort, si par poison, couteau, pistolet, charbon ou de
toute autre maniere quelconque, tu cherches a mettre fin ou obstacle a
ta vie.

La physionomie de Mme de Renal changea tout a coup; la plus vive
tendresse fit place a une reverie profonde.

–Si nous mourions tout de suite? lui dit-elle enfin.

–Qui sait ce que l’on trouve dans l’autre vie? repondit Julien;
peut-etre des tourments, peut-etre rien du tout. Ne pouvons-nous pas
passer deux mois ensemble d’une maniere delicieuse? Deux mois, c’est
bien des jours. Jamais je n’aurai ete aussi heureux.

–Jamais tu n’auras ete aussi heureux!

–Jamais, repeta Julien ravi, et je te parle comme je me parle a
moi-meme. Dieu me preserve d’exagerer.

–C’est me commander que de parler ainsi, dit-elle avec un sourire
timide et melancolique.

–Eh bien! tu jures, sur l’amour que tu as pour moi de n’attenter a ta
vie par aucun moyen direct, ni indirect… songe, ajouta-t-il, qu’il
faut que tu vives pour mon fils, que Mathilde abandonnera a des laquais,
des qu’elle sera marquise de Croisenois.

–Je jure, reprit-elle froidement, mais je veux emporter ton appel ecrit
et signe de ta main. J’irai moi-meme chez M. le procureur general.

–Prends garde, tu te compromets.

–Apres la demarche d’etre venue te voir dans ta prison, je suis a
jamais, pour Besancon et toute la Franche-Comte, une heroine
d’anecdotes, dit-elle d’un air profondement afflige. Les bornes de
l’austere pudeur sont franchies… Je suis une femme perdue d’honneur;
il est vrai que c’est pour toi…

Son accent etait si triste que Julien l’embrassa avec un bonheur tout
nouveau pour lui. Ce n’etait plus l’ivresse de l’amour, c’etait
reconnaissance extreme. Il venait d’apercevoir, pour la premiere fois,
toute l’etendue du sacrifice qu’elle lui avait fait.

Quelque ame charitable informa, sans doute, M. de Renal des longues
visites que sa femme faisait a la prison de Julien; car, au bout de
trois jours, il lui envoya sa voiture, avec l’ordre expres de revenir
sur-le-champ a Verrieres.

Cette separation cruelle avait mal commence la journee pour Julien. On
l’avertit, deux ou trois heures apres, qu’un certain pretre intrigant et
qui pourtant n’avait pu se pousser parmi les jesuites de Besancon,
s’etait etabli depuis le matin en dehors de la porte de la prison, dans
la rue. Il pleuvait beaucoup, et la cet homme pretendait jouer le
martyr. Julien etait mal dispose, cette sottise le toucha profondement.

Le matin il avait deja refuse la visite de ce pretre, mais cet homme
s’etait mis en tete de confesser Julien et de se faire un nom parmi les
jeunes femmes de Besancon, par toutes les confidences qu’il pretendrait
en avoir recues.

Il declarait a haute voix qu’il allait passer la journee et la nuit a la
porte de la prison:

–Dieu m’envoie pour toucher le coeur de cet autre apostat…

Et le bas peuple, toujours curieux d’une scene, commencait a
s’attrouper.

–Oui, mes freres, leur disait-il, je passerai ici la journee, la nuit,
ainsi que toutes les journees, et toutes les nuits qui suivront. Le
Saint-Esprit m’a parle, j’ai une mission d’en haut; c’est moi qui dois
sauver l’ame du jeune Sorel. Unissez-vous a mes prieres, etc., etc.

Julien avait horreur du scandale et de tout ce qui pouvait attirer
l’attention sur lui. Il songea a saisir le moment pour s’echapper du
monde incognito; mais il avait quelque espoir de revoir Mme de Renal, et
il etait eperdument amoureux.

La porte de la prison etait situee dans l’une des rues les plus
frequentees. L’idee de ce pretre crotte, faisant foule et scandale,
torturait son ame. Et, sans nul doute, a chaque instant il repete mon
nom! Ce moment fut plus penible que la mort.

Il appela deux ou trois fois, a une heure d’intervalle, un porte-clefs
qui lui etait devoue, pour l’envoyer voir si le pretre etait encore a la
porte de la prison.

–Monsieur, il est a deux genoux dans la boue, lui disait toujours le
porte-clefs; il prie a haute voix et dit des litanies pour votre ame…

L’impertinent! pensa Julien. En ce moment, en effet, il entendit un
bourdonnement sourd, c’etait le peuple repondant aux litanies. Pour
comble d’impatience, il vit le porte-clefs lui-meme agiter ses levres en
repetant les mots latins.

–On commence a dire, ajouta le porte-clefs, qu’il faut que vous ayez le
coeur bien endurci pour refuser le secours de ce saint homme.

O ma patrie! que tu es encore barbare! s’ecria Julien ivre de colere. Et
il continua son raisonnement tout haut et sans songer a la presence du
porte-clefs.

Cet homme veut un article dans le journal, et le voila sur de l’obtenir.

Ah! maudits provinciaux! a Paris, je ne serais pas soumis a toutes ces
vexations. On y est plus savant en charlatanisme.

–Faites entrer ce saint pretre dit-il enfin au porte-clefs, et la sueur
coulait a grand flots sur son front.

Le porte-clefs fit le signe de la croix et sortit tout joyeux.

Ce saint pretre se trouva horriblement laid, il etait encore plus
crotte. La pluie froide qu’il faisait augmentait l’obscurite et
l’humidite du cachot. Le pretre voulut embrasser Julien, et se mit a
s’attendrir en lui parlant. La plus basse hypocrisie etait trop
evidente; de sa vie, Julien n’avait ete aussi en colere.

Un quart d’heure apres l’entree du pretre, Julien se trouva tout a fait
un lache. Pour la premiere fois, la mort lui parut horrible. Il pensait
a l’etat de putrefaction ou serait son corps deux jours apres
l’execution, etc., etc.

Il allait se trahir par quelque signe de faiblesse ou se jeter sur le
pretre et l’etrangler avec sa chaine, lorsqu’il eut l’idee de prier le
saint homme d’aller dire pour lui une bonne messe de quarante francs, ce
jour-la meme.

Or, il etait pres de midi, le pretre decampa.

CHAPITRE XLIV

Des qu’il fut sorti, Julien pleura beaucoup et pleura de mourir. Peu a
peu il se dit que, si Mme de Renal eut ete a Besancon, il lui eut avoue
sa faiblesse…

Au moment ou il regrettait le plus l’absence de cette femme adoree, il
entendit le pas, de Mathilde.

Le pire des malheurs en prison, pensa-t-il, c’est de ne pouvoir fermer
sa porte. Tout ce que Mathilde lui dit ne fit que l’irriter.

Elle lui raconta que, le jour du jugement, M. de Valenod ayant en poche
sa nomination de prefet, il avait ose se moquer de M. de Frilair et se
donner le plaisir de le condamner a mort.

≪Quelle idee a eue votre ami, vient de me dire M. de Frilair, d’aller
reveiller et attaquer la petite vanite de cette _aristocratie
bourgeoise_! Pourquoi parler de caste? Il leur a indique ce qu’ils
devaient faire dans leur interet politique: ces nigauds n’y songeaient
pas et etaient prets a pleurer. Cet interet de caste est venu masquer a
leurs yeux l’horreur de condamner a mort. Il faut avouer que M. Sorel
est bien neuf aux affaires. Si nous ne parvenons a le sauver par le
recours en grace, sa mort sera une sorte de _suicide_…≫

Mathilde n’eut garde de dire a Julien ce dont elle ne se doutait pas
encore: c’est que l’abbe de Frilair, voyant Julien perdu, croyait utile
a son ambition d’aspirer a devenir son successeur.

Presque hors de lui a force de colere impuissante et de contrariete:

–Allez ecouter une messe pour moi, dit-il a Mathilde, et laissez-moi un
instant de paix.

Mathilde, deja fort jalouse des visites de Mme de Renal, et qui venait
d’apprendre son depart, comprit la cause de l’humeur de Julien, et
fondit en larmes.

Sa douleur etait reelle, Julien le voyait et n’en etait que plus irrite.
Il avait un besoin imperieux de solitude, et comment se la procurer?

Enfin, Mathilde, apres avoir essaye de tous les raisonnements pour
l’attendrir, le laissa seul, mais presque au meme instant Fouque parut.

–J’ai besoin d’etre seul, dit-il a cet ami fidele…

Et comme il le vit hesiter:

–Je compose un memoire pour mon recours en grace… du reste…
fais-moi un plaisir, ne me parle jamais de la mort. Si j’ai besoin de
quelques services particuliers ce jour-la, laisse-moi t’en parler le
premier.

Quand Julien se fut enfin procure la solitude, il se trouva plus accable
et plus lache qu’auparavant. Le peu de forces qui restait a cet ame
affaiblie, avait ete epuise a deguiser son etat a Mlle de La Mole et a
Fouque.

Vers le soir, une idee le consola:

Si ce matin, dans un moment ou la mort me paraissait si laide, on m’eut
averti pour l’execution, l’_oeil du public eut ete aiguillon de gloire_,
peut-etre ma demarche eut-elle eu quelque chose d’empese, comme celle
d’un fat timide qui entre dans un salon. Quelques gens clairvoyants,
s’il en est parmi ces provinciaux, eussent pu deviner ma faiblesse…
mais personne _ne l’eut vue_.

Et il se sentit delivre d’une partie de son malheur. Je suis un lache en
ce moment, se repetait-il en chantant, mais personne ne le saura.

Un evenement presque plus desagreable encore l’attendait pour le
lendemain. Depuis longtemps, son pere annoncait sa visite, ce jour-la,
avant le reveil de Julien, le vieux charpentier en cheveux blancs parut
dans son cachot.

Julien se sentit faible, il s’attendait aux reproches les plus
desagreables. Pour achever de completer sa penible sensation, ce
matin-la il eprouvait vivement le remords de ne pas aimer son pere.

Le hasard nous a places l’un pres de l’autre sur la terre, se disait-il
pendant que le porte-clefs arrangeait un peu le cachot, et nous nous
sommes fait a peu pres tout le mal possible. Il vient au moment de ma
mort me donner le dernier coup.

Les reproches severes du vieillard commencerent des qu’ils furent sans
temoin.

Julien ne put retenir ses larmes. Quelle indigne faiblesse! se dit-il
avec rage. Il ira partout exagerer mon manque de courage; quel triomphe
pour les Valenod et pour tous les plats hypocrites qui regnent a
Verrieres! Ils sont bien grands en France, ils reunissent tous les
avantages sociaux. Jusqu’ici je pouvais au moins me dire: Ils recoivent
de l’argent, il est vrai, tous les honneurs s’accumulent sur eux, mais
moi j’ai la noblesse du coeur.

Et voila un temoin que tous croiront, et qui certifiera a tout
Verrieres, et en l’exagerant, que j’ai ete faible devant la mort!
J’aurai ete un lache dans cette epreuve que tous comprennent!

Julien etait pres du desespoir. Il ne savait comment renvoyer son pere.
Et feindre de maniere a tromper ce vieillard si clairvoyant se trouvait
en ce moment tout a fait au-dessus de ses forces.

Son esprit parcourait rapidement tous les possibles.

–_J’ai fait des economies_! s’ecria-t-il tout a coup.

Ce mot de genie changea la physionomie du vieillard et la position de
Julien.

–Comment dois-je en disposer? continua Julien plus tranquille: l’effet
produit lui avait ote tout sentiment d’inferiorite.

Le vieux charpentier brulait du desir de ne pas laisser echapper cet
argent, dont il semblait que Julien voulait laisser une partie a ses
freres. Il parla longtemps et avec feu. Julien put etre goguenard.

–Eh bien! le Seigneur m’a inspire pour mon testament. Je donnerai mille
francs a chacun de mes freres et le reste a vous.

–Fort bien, dit le vieillard, ce reste m’est du; mais puisque Dieu vous
a fait la grace de toucher votre coeur, si vous voulez mourir en bon
chretien, il convient de payer vos dettes. Il y a encore les frais de
votre nourriture et de votre education que j’ai avances, et auxquels
vous ne songez pas…

Voila donc l’amour de pere! se repetait Julien l’ame navree,
lorsqu’enfin il fut seul. Bientot parut le geolier.

–Monsieur, apres la visite des grands parents, j’apporte toujours a mes
hotes une bouteille de bon vin de Champagne. Cela est un peu cher, six
francs la bouteille, mais cela rejouit le coeur.

–Apportez trois verres, lui dit Julien avec un empressement d’enfant,
et faites entrer deux des prisonniers que j’entends se promener dans le
corridor.

Le geolier lui amena deux galeriens tombes en recidive et qui se
preparaient a retourner au bagne. C’etaient des scelerats fort gais et
reellement tres remarquables par la finesse, le courage et le
sang-froid.

–Si vous me donnez vingt francs, dit l’un d’eux a Julien, je vous
conterai ma vie en detail. C’est du chenu.

–Mais vous allez me mentir? dit Julien.

–Non pas, repondit-il, mon ami que voila, et qui est jaloux de mes
vingt francs, me denoncera si je dis faux.

Son histoire etait abominable. Elle montrait un coeur courageux, ou il
n’y avait plus qu’une passion, celle de l’argent.

Apres leur depart, Julien n’etait plus le meme homme. Toute sa colere
contre lui-meme avait disparu. La douleur atroce, envenimee par la
pusillanimite, a laquelle il etait en proie depuis le depart de Mme de
Renal, s’etait tournee en melancolie.

A mesure que j’aurais ete moins dupe des apparences, se disait-il,
j’aurais vu que les salons de Paris sont peuples d’honnetes gens tels
que mon pere, ou de coquins habiles tels que ces galeriens. Ils ont
raison, jamais les hommes de salon ne se levent le matin avec cette
pensee poignante: Comment dinerai-je? Et ils vantent leur probite! et,
appeles au jury, ils condamnent fierement l’homme qui a vole un couvert
d’argent parce qu’il se sentait defaillir de faim!

Mais y a-t-il une cour, s’agit-il de perdre ou de gagner un
portefeuille, mes honnetes gens de salon tombent dans des crimes
exactement pareils a ceux que la necessite de diner a inspires a ces
deux galeriens…

Il n’y a point de droit naturel, ce mot n’est qu’une antique niaiserie
bien digne de l’avocat general qui m’a donne chasse l’autre jour, et
dont l’aieul fut enrichi par une confiscation de Louis XIV. Il n’y a de
droit que lorsqu’il y a une loi pour defendre de faire telle chose sous
peine de punition. Avant la loi il n’y a de naturel que la force du
lion, ou le besoin de l’etre qui a faim, qui a froid, le besoin en un
mot… Non, les gens qu’on honore ne sont que des fripons qui ont eu le
bonheur de n’etre pas pris en flagrant delit. L’accusateur que la
societe lance apres moi, a ete enrichi par une infamie… J’ai commis un
assassinat et je suis justement condamne mais, a cette seule action
pres, le Valenod qui m’a condamne est cent fois plus nuisible a la
societe.

Eh bien! ajouta Julien tristement, mais sans colere malgre son avarice,
mon pere vaut mieux que tous ces hommes-la. Il ne m’a jamais aime. Je
viens combler la mesure en le deshonorant par une mort infame. Cette
crainte de manquer d’argent cette vue exageree de la mechancete des
hommes qu’on appelle avarice, lui fait voir un prodigieux motif de
consolation et de securite dans une somme de trois ou quatre cents louis
que je puis lui laisser. Un dimanche apres diner, il montrera son or a
tous ses envieux de Verrieres. A ce prix, leur dira son regard, lequel
d’entre vous ne serait pas charme d’avoir un fils guillotine?

Cette philosophie pouvait etre vraie, mais elle etait de nature a faire
desirer la mort. Ainsi se passerent cinq longues journees. Il etait poli
et doux envers Mathilde qu’il voyait exasperee par la plus vive
jalousie. Un soir Julien songeait serieusement a se donner la mort. Son
ame etait enervee par le malheur profond ou l’avait jete le depart de
Mme de Renal. Rien ne lui plaisait plus, ni dans la vie reelle, ni dans
l’imagination. Le defaut d’exercice commencait a alterer sa sante et a
lui donner le caractere exalte et faible d’un jeune etudiant allemand.
Il perdait cette male hauteur qui repousse par un energique jurement
certaines idees peu convenables, dont l’ame des malheureux est
assaillie.

J’ai aime la verite… Ou est-elle?… Partout hypocrisie ou du moins
charlatanisme, meme chez les plus vertueux, meme chez les plus grands;
et ses levres prirent l’expression du degout… Non, l’homme ne peut pas
se fier a l’homme.

Mme de *** faisant une quete pour ses pauvres orphelins, me disait que
tel prince venait de donner dix louis; mensonge. Mais que dis-je?
Napoleon a Sainte-Helene!… Pur charlatanisme, proclamation en faveur
du roi de Rome.

Grand Dieu! si un tel homme, et encore quand le malheur doit le rappeler
severement au devoir, s’abaisse jusqu’au charlatanisme, a quoi
s’attendre du reste de l’espece?…

Ou est la verite? Dans la religion… Oui, ajouta-t-il avec le sourire
amer du plus extreme mepris, dans la bouche des Maslon, des Frilair, des
Castanede… Peut-etre dans le vrai christianisme, dont les pretres ne
seraient pas plus payes que les apotres ne l’ont ete?… Mais saint Paul
fut paye par le plaisir de commander, de parler, de faire parler de
soi…

Ah! s’il y avait une vraie religion… Sot que je suis! je vois une
cathedrale gothique, des vitraux venerables; mon coeur faible se figure
le pretre de ces vitraux… Mon ame le comprendrait, mon ame en a
besoin… Je ne trouve qu’un fat avec des cheveux sales… aux agrements
pres, un chevalier de Beauvoisis.

Mais un vrai pretre un Massillon un Fenelon… Massillon a sacre Dubois.
Les Memoires de Saint-Simon m’ont gate Fenelon; mais enfin un vrai
pretre… Alors, les ames tendres auraient un point de reunion dans le
monde… Nous ne serions pas isoles… Ce bon pretre nous parlerait de
Dieu. Mais quel Dieu? Non celui de la Bible, petit despote cruel et
plein de la soif de se venger… mais le Dieu de Voltaire, juste, bon,
infini…

Il fut agite par tous les souvenirs de cette Bible qu’il savait par
coeur… Mais comment, des qu’on sera _trois ensemble_, croire a ce
grand nom DIEU, apres l’abus effroyable qu’en font nos pretres?

Vivre isole!… Quel tourment!…

Je deviens fou et injuste, se dit Julien en se frappant le front. Je
suis isole ici dans ce cachot, mais je n’ai pas _vecu isole_ sur la
terre; j’avais la puissante idee du _devoir_. Le devoir que je m’etais
prescrit, a tort ou a raison… a ete comme le tronc d’un arbre solide
auquel je m’appuyais pendant l’orage; je vacillais, j’etais agite. Apres
tout, je n’etais qu’un homme… mais je n’etais pas emporte.

C’est l’air humide de ce cachot qui me fait penser a l’isolement…

Et pourquoi etre encore hypocrite en maudissant l’hypocrisie? Ce n’est
ni la mort, ni le cachot, ni l’air humide, c’est l’absence de Mme de
Renal qui m’accable. Si, a Verrieres, pour la voir, j’etais oblige de
vivre des semaines entieres, cache dans les caves de sa maison est-ce
que je me plaindrais?

L’influence de mes contemporains l’emporte, dit-il tout haut et avec un
rire amer. Parlant seul avec moi-meme, a deux pas de la mort, je suis
encore hypocrite… O dix-neuvieme siecle!

… Un chasseur tire un coup de fusil dans une foret, sa proie tombe, il
s’elance pour la saisir. Sa chaussure heurte une fourmiliere haute de
deux pieds, detruit l’habitation des fourmis, seme au loin les fourmis,
leurs oeufs… Les plus philosophes parmi les fourmis ne pourront jamais
comprendre ce corps noir, immense effroyable: la botte du chasseur, qui
tout a coup a penetre dans leur demeure, avec une incroyable rapidite,
et precedee d’un bruit epouvantable, accompagne de gerbes d’un feu
rougeatre..

… Ainsi la mort, la vie l’eternite, choses fort simples pour qui
aurait les organes assez vastes pour les concevoir…

Une mouche ephemere nait a neuf heures du matin dans les grands jours
d’ete, pour mourir a cinq heures du soir, comment comprendrait-elle le
mot nuit?

Donnez-lui cinq heures d’existence de plus, elle voit et comprend ce que
c’est que la nuit.

Ainsi moi, je mourrai a vingt-trois ans. Donnez-moi cinq annees de vie
de plus, pour vivre avec Mme de Renal…

Il se mit a rire comme Mephistopheles. Quelle folie de discuter ces
grands problemes!

1º Je suis hypocrite comme s’il y avait la quelqu’un pour m’ecouter.

2º J’oublie de vivre et d’aimer, quand il me reste si peu de jours a
vivre… Helas! Mme de Renal est absente; peut-etre son mari ne la
laissera plus revenir a Besancon, et continuer a se deshonorer.

Voila ce qui m’isole, et non l’absence d’un Dieu juste, tout-puissant,
point mechant, point avide de vengeance…

Ah! s’il existait… helas! je tomberais a ses pieds: J’ai merite la
mort, lui dirais-je; mais, grand Dieu, Dieu bon, Dieu indulgent,
rends-moi celle que j’aime!

La nuit etait alors fort avancee. Apres une heure ou deux d’un sommeil
paisible, arriva Fouque.

Julien se sentait fort et resolu comme l’homme qui voit clair dans son
ame.

CHAPITRE XLV

–Je ne veux pas jouer a ce pauvre abbe Chas-Bernard le mauvais tour de
le faire appeler, dit-il a Fouque; il n’en dinerait pas de trois jours.
Mais tache de me trouver un janseniste, ami de M. Pirard et inaccessible
a l’intrigue.

Fouque attendait cette ouverture avec impatience. Julien s’acquitta avec
decence de tout ce qu’on doit a l’opinion, en province. Grace a M.
l’abbe de Frilair, et malgre le mauvais choix de son confesseur, Julien
etait dans son cachot le protege de la congregation; avec plus d’esprit
de conduite, il eut pu s’echapper. Mais le mauvais air du cachot
produisant son effet, sa raison diminuait. Il n’en fut que plus heureux,
au retour de Mme de Renal.

–Mon premier devoir est envers toi, lui dit-elle en l’embrassant; je me
suis sauvee de Verrieres…

Julien n’avait point de petit amour-propre a son egard, il lui raconta
toutes ses faiblesses. Elle fut bonne et charmante pour lui.

Le soir, a peine sortie de la prison, elle fit venir chez sa tante le
pretre qui s’etait attache a Julien comme a une proie, comme il ne
voulait que se mettre en credit aupres des jeunes femmes appartenant a
la haute societe de Besancon, Mme de Renal l’engagea facilement a aller
faire une neuvaine a l’abbaye de Bray-le-Haut.

Aucune parole ne peut rendre l’exces et la folie de l’amour de Julien.

A force d’or, et en usant et abusant du credit de sa tante, devote
celebre et riche, Mme de Renal obtint de le voir deux fois par jour.

A cette nouvelle, la jalousie de Mathilde s’exalta jusqu’a l’egarement.
M. de Frilair lui avait avoue que tout son credit n’allait pas jusqu’a
braver toutes les convenances au point de lui faire permettre de voir
son ami plus d’une fois chaque jour. Mathilde fit suivre Mme de Renal
afin de connaitre ses moindres demarches. M. de Frilair epuisait toutes
les ressources d’un esprit fort adroit pour lui prouver que Julien etait
indigne d’elle.

Au milieu de tous ces tourments, elle ne l’en aimait que plus, et,
presque chaque jour, lui faisait une scene horrible.

Julien voulait a toute force etre honnete homme jusqu’a la fin envers
cette pauvre jeune fille qu’il avait si etrangement compromise, mais, a
chaque instant l’amour effrene qu’il avait pour Mme de Renal
l’emportait. Quand, par de mauvaises raisons, il ne pouvait venir a bout
de persuader Mathilde de l’innocence des visites de sa rivale:
Desormais, la fin du drame doit etre bien proche, se disait-il; c’est
une excuse pour moi si je ne sais pas mieux dissimuler.

Mlle de La Mole apprit la mort du marquis de Croisenois. M. de Thaler,
cet homme si riche, s’etait permis des propos desagreables sur la
disparition de Mathilde.

M. de Croisenois alla le prier de les dementir: M. de Thaler lui montra
des lettres anonymes a lui adressees, et remplies de details rapproches
avec tant d’art qu’il fut impossible au pauvre marquis de ne pas
entrevoir la verite.

M. de Thaler se permit des plaisanteries denuees de finesse. Ivre de
colere et de malheur, M. de Croisenois exigea des reparations tellement
fortes, que le millionnaire prefera un duel. La sottise triompha, et
l’un des hommes de Paris les plus dignes d’etre aimes trouva la mort a
moins de vingt-quatre ans.

Cette mort fit une impression etrange et maladive sur l’ame affaiblie de
Julien.

–Le pauvre Croisenois, disait-il a Mathilde, a ete reellement bien
raisonnable et bien honnete homme envers nous; il eut du me hair lors de
vos imprudences dans le salon de madame votre mere, et me chercher
querelle; car la haine qui succede au mepris est ordinairement
furieuse…

La mort de M. de Croisenois changea toutes les idees de Julien sur
l’avenir de Mathilde, il employa plusieurs journees a lui prouver
qu’elle devait accepter la main de M. de Luz. C’est un homme timide,
point trop jesuite, lui disait-il, et qui, sans doute, va se mettre sur
les rangs. D’une ambition plus sombre et plus suivie que le pauvre
Croisenois, et sans duche dans sa famille, il ne fera aucune difficulte
d’epouser la veuve de Julien Sorel.

–Et une veuve qui meprise les grandes passions, repliqua froidement
Mathilde; car elle a assez vecu pour voir, apres six mois, son amant lui
preferer une autre femme, et une femme origine de tous leurs malheurs.

–Vous etes injuste, les visites de Mme de Renal fourniront des phrases
singulieres a l’avocat de Paris charge de mon recours en grace, il
peindra le meurtrier honore des soins de sa victime. Cela peut faire
effet, et peut-etre, un jour, vous me verrez le sujet de quelque
melodrame, etc., etc.

Une jalousie furieuse et impossible a venger, la continuite d’un malheur
sans espoir (car, meme en supposant Julien sauve, comment regagner son
coeur?) la honte et la douleur d’aimer plus que jamais cet amant
infidele, avaient jete Mlle de La Mole dans un silence morne, et dont
les soins empresses de M. de Frilair, pas plus que la rude franchise de
Fouque, ne pouvaient la faire sortir.

Pour Julien, excepte dans les moments usurpes par la presence de
Mathilde, il vivait d’amour et sans presque songer a l’avenir. Par un
etrange effet de cette passion, quand elle est extreme et sans feinte
aucune, Mme de Renal partageait presque son insouciance et sa douce
gaiete.

–Autrefois, lui disait Julien, quand j’aurais pu etre si heureux
pendant nos promenades dans les bois de Vergy, une ambition fougueuse
entrainait mon ame dans les pays imaginaires. Au lieu de serrer contre
mon coeur ce bras charmant qui etait si pres de mes levres, l’avenir
m’enlevait a toi; j’etais aux innombrables combats que j’aurais a
soutenir pour batir une fortune colossale… Non, je serais mort sans
connaitre le bonheur, si vous n’etiez venue me voir dans cette prison.

Deux evenements vinrent troubler cette vie tranquille. Le confesseur de
Julien, tout janseniste qu’il etait, ne fut point a l’abri d’une
intrigue de jesuites, et, a son insu, devint leur instrument.

Il vint lui dire un jour qu’a moins de tomber dans l’affreux peche du
suicide, il devait faire toutes les demarches possibles pour obtenir sa
grace. Or, le clerge avant beaucoup d’influence au ministere de la
Justice a Paris, un moyen facile se presentait: il fallait se convertir
avec eclat…

–Avec eclat! repeta Julien. Ah! je vous y prends, vous aussi, mon pere,
jouant la comedie comme un missionnaire…

–Votre age, reprit gravement le janseniste, la figure interessante que
vous tenez de la Providence, le motif meme de votre crime, qui reste
inexplicable, les demarches heroiques que Mlle de La Mole prodigue en
votre faveur, tout enfin, jusqu’a l’etonnante amitie que montre pour
vous votre victime, tout a contribue a vous faire le heros des jeunes
femmes de Besancon. Elles ont tout oublie pour vous, meme la
politique…

Votre conversion retentirait dans leurs coeurs et y laisserait une
impression profonde. Vous pouvez etre d’une utilite majeure a la
religion, et moi j’hesiterais par la frivole raison que les jesuites
suivraient la meme marche en pareille occasion! Ainsi, meme dans ce cas
particulier qui echappe a leur rapacite, ils nuiraient encore! Qu’il
n’en soit pas ainsi… Les larmes que votre conversion fera repandre
annuleront l’effet corrosif de dix editions des ouvres impies de
Voltaire.

–Et que me restera-t-il, repondit froidement Julien, si je me meprise
moi-meme? J’ai ete ambitieux, je ne veux point me blamer; alors, j’ai
agi suivant les convenances du temps. Maintenant, je vis au jour le
jour. Mais a vue de pays, je me ferais fort malheureux, si je me livrais
a quelque lachete…

L’autre incident qui fut bien autrement sensible a Julien, vint de Mme
de Renal. Je ne sais quelle amie intrigante etait parvenue a persuader a
cette ame naive et si timide qu’il etait de son devoir de partir pour
Saint-Cloud, et d’aller se jeter aux genoux du roi Charles X.

Elle avait fait le sacrifice de se separer de Julien, et apres un tel
effort, le desagrement de se donner en spectacle qui, en d’autres temps,
lui eut semble pire que la mort n’etait plus rien a ses yeux.

–J’irai au roi, j’avouerai hautement que tu es mon amant; la vie d’un
homme et d’un homme tel que Julien doit l’emporter sur toutes les
considerations. Je dirai que c’est par jalousie que tu as attente a ma
vie. Il y a de nombreux exemples de pauvres jeunes gens sauves dans ce
cas par l’humanite du jury, ou celle du roi…

–Je cesse de te voir, je te fais fermer ma prison s’ecria Julien, et
bien certainement le lendemain je me tue de desespoir, si tu ne me jures
de ne faire aucune demarche qui nous donne tous les deux en spectacle au
public. Cette idee d’aller a Paris n’est pas de toi. Dis-moi le nom de
l’intrigante qui te l’a suggeree…

Soyons heureux pendant le petit nombre de jours de cette courte vie.
Cachons notre existence, mon crime n’est que trop evident. Mlle de La
Mole a tout credit a Paris, crois bien qu’elle fait ce qui est
humainement possible. Ici en province, j’ai contre moi tous les gens
riches et consideres. Ta demarche aigrirait encore ces hommes riches et
surtout moderes, pour qui la vie est chose si facile… N’appretons
point a rire aux Maslon, aux Valenod et a mille gens qui valent mieux.

Le mauvais air du cachot devenait insupportable a Julien. Par bonheur,
le jour ou on lui annonca qu’il fallait mourir, un beau soleil
rejouissait la nature, et Julien etait en veine de courage. Marcher au
grand air fut pour lui une sensation delicieuse, comme la promenade a
terre pour le navigateur qui longtemps a ete a la mer. Allons, tout va
bien, se dit-il, je ne manque point de fermete.

Jamais cette tete n’avait ete aussi poetique qu’au moment ou elle allait
tomber. Les plus doux moments qu’il avait trouves jadis dans les bois de
Vergy se peignaient en foule a sa pensee et avec une extreme energie.

Tout se passa simplement, convenablement, et de sa part sans aucune
affectation.

L’avant-veille, il avait dit a Fouque:

–Pour de l’emotion, je ne puis en repondre; ce cachot si laid, si
humide, me donne des moments de fievre ou je ne me reconnais pas; mais
de la peur, non on ne me verra point palir.

Il avait pris ses arrangements d’avance pour que, le matin du dernier
jour, Fouque enlevat Mathilde et Mme de Renal.

–Emmene-les dans la meme voiture, lui avait-il dit. Arrange-toi pour
que les chevaux de poste ne quittent pas le galop. Elles tomberont dans
les bras l’une de l’autre, ou se temoigneront une haine mortelle. Dans
les deux cas, les pauvres femmes seront un peu distraites de leur
affreuse douleur.

Julien avait exige de Mme de Renal le serment qu’elle vivrait pour
donner des soins au fils de Mathilde.

–Qui sait? peut-etre avons-nous encore des sensations apres notre mort,
disait-il un jour a Fouque. J’aimerais assez a reposer, puisque reposer
est le mot, dans cette petite grotte de la grande montagne qui domine
Verrieres. Plusieurs fois, je te l’ai conte; retire la nuit dans cette
grotte, et ma vue plongeant au loin sur les plus riches provinces de
France, l’ambition a enflamme mon coeur: alors, c’etait ma passion…
Enfin, cette grotte m’est chere, et l’on ne peut disconvenir qu’elle ne
soit situee d’une facon a faire envie a l’ame d’un philosophe… eh
bien! ces bons congreganistes de Besancon font argent de tout; si tu
sais t’y prendre, ils te vendront ma depouille mortelle…

Fouque reussit dans cette triste negociation. Il passait la nuit seul
dans sa chambre, aupres du corps de son ami, lorsqu’a sa grande surprise
il vit entrer Mathilde. Peu d’heures auparavant, il l’avait laissee a
dix lieues de Besancon. Elle avait le regard et les yeux egares.

–Je veux le voir, lui dit-elle.

Fouque n’eut pas le courage de parler ni de se lever. Il lui montra du
doigt un grand manteau bleu sur le plancher; la etait enveloppe ce qui
restait de Julien.

Elle se jeta a genoux. Le souvenir de Boniface de La Mole et de
Marguerite de Navarre lui donna sans doute un courage surhumain. Ses
mains tremblantes ouvrirent le manteau. Fouque detourna les yeux.

Il entendit Mathilde marcher avec precipitation dans la chambre. Elle
allumait plusieurs bougies. Lorsque Fouque eut la force de la regarder,
elle avait place sur une petite table de marbre, devant elle, la tete de
Julien, et la baisait au front…

Mathilde suivit son amant jusqu’au tombeau qu’il s’etait choisi. Un
grand nombre de pretres escortaient la biere et, a l’insu de tous, seule
dans sa voiture drapee, elle porta sur ses genoux la tete de l’homme
qu’elle avait tant aime.

Arrives ainsi vers le point le plus eleve d’une des hautes montagnes du
Jura, au milieu de la nuit, dans cette petite grotte magnifiquement
illuminee d’un nombre infini de cierges, vingt pretres celebrerent le
service des morts. Tous les habitants des petits villages de montagne,
traverses par le convoi, l’avaient suivi, attires par la singularite de
cette etrange ceremonie.

Mathilde parut au milieu d’eux en longs vetements de deuil et, a la fin
du service, leur fit jeter plusieurs milliers de pieces de cinq francs.

Restee seule avec Fouque, elle voulut ensevelir de ses propres mains la
tete de son amant. Fouque faillit en devenir fou de douleur.

Par les soins de Mathilde, cette grotte sauvage fut ornee de marbres
sculptes a grands frais, en Italie.

Mme de Renal fut fidele a sa promesse. Elle ne chercha en aucune maniere
a attenter a sa vie; mais, trois jours apres Julien, elle mourut en

www.imagediet.co.kr에 대하여

www.imagediet.co.kr 02-3482-0075 stretchmark scar treatment 화상흉터 및 튼살치료
이 글은 Uncategorized 카테고리에 분류되었습니다. 고유주소 북마크.

답글 남기기

아래 항목을 채우거나 오른쪽 아이콘 중 하나를 클릭하여 로그 인 하세요:

WordPress.com 로고

WordPress.com의 계정을 사용하여 댓글을 남깁니다. 로그아웃 /  변경 )

Google photo

Google의 계정을 사용하여 댓글을 남깁니다. 로그아웃 /  변경 )

Twitter 사진

Twitter의 계정을 사용하여 댓글을 남깁니다. 로그아웃 /  변경 )

Facebook 사진

Facebook의 계정을 사용하여 댓글을 남깁니다. 로그아웃 /  변경 )

%s에 연결하는 중